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Prison salvatrice

mercredi 25 mars 2020, par Dominique Lévy

Dominique Lévy

Mars 2020. Le virus Covid-19 se répand sur Terre à la vitesse de la mondialisation. Le confinement est décrété. Mon corps est prisonnier de mon petit appartement parisien.

Ce n’est pas tellement nouveau pour moi. L’enfermement est enkysté dans mon patrimoine génétique. Par ma mère, mes origines vont puiser chez les esclaves de la Martinique. Par mon père, j’appartiens à une ethnie qui a versé un lourd tribut aux camps de concentration de la seconde guerre mondiale. Et à l’âge de 19 ans, un accident me cloue sur un lit l’hôpital. Le centre de réanimation d’abord, pour sauver ma peau, aux sens propre et figuré. Le centre de rééducation physique et fonctionnelle ensuite, pour remettre en mouvement un corps entravé par les cicatrices des brûlures et les greffes rétractées.

Le confinement du corps, je le connais bien. Mais mon esprit, lui, exerce son droit à la liberté de pensée avec une énergie farouche.

En ce mois de mars 2020, mon esprit s’évade et parcourt le monde… jusqu’à s’arrêter à Saint-Pierre.

Mai 1902. La Montagne Pelée gronde. La pression du volcan monte mais la population reste au pied de ses flancs, sereine, inconsciente du danger qui la guette.

Louis-Auguste Cyparis est au cachot de la prison de Saint-Pierre. Une rixe d’ivrognes l’y a conduit. Et lorsque la Montagne Pelée explose de fureur, lorsque sa nuée ardente s’abat sur la ville, les murs épais de son cachot protègent son occupant de la brûlure mortelle des cendres qui ensevelissent hommes, femmes et enfants.

La prison a sauvé Cyparis.

La prison a sauvé Cyparis ; le confinement à domicile nous sauvera de ce virus qui menace de décimer une partie de la population mondiale. En tout cas, je l’espère.

En pensées, j’arpente les rues de Saint-Pierre. Les fantômes des victimes de la catastrophe de 1902 m’entourent. Ils me donnent envie d’écrire, d’écrire sur la mort, sur la vie.

Les alizés caressent mon visage. La mer Caraïbes emplit mes tympans de son ressac. La plage au sable noir, ce sable volcanique si caractéristique des villes côtières du Nord-Ouest de la Martinique, brûle mes yeux. L’air salin éveille mes narines.

Les fantômes ne me quittent pas. Eux aussi, sont prisonniers de Saint-Pierre. Ils me pressent d’écrire. D’écrire que la vie est courte. D’écrire qu’il appartient à chacun de donner un sens à son existence. D’écrire qu’il est urgent de vivre la vie que l’on s’est choisie. D’écrire que chacun est responsable de ses choix. D’écrire que l’amour de Soi est le préalable à l’amour de l’Autre.

Mon corps est prisonnier à Paris mais mon esprit est prisonnier à Saint-Pierre. Il est retenu par les victimes de la Montagne Pelées qui me pressent d’écrire :
« Vis ta vie tant que tu le peux. Quelles que soient les circonstances, bonnes ou mauvaises, vis ! ».

Dans les appartements voisins du mien, d’autres personnes sont elles aussi enfermées. Je sais où se trouve leur corps. Je me demande où vogue leur esprit.

Dominique Lévy
Dominique Lévy
Dominique Lévy

Crédit photos : Dominique Lévy