Journal de lectures, dérive
mardi 16 juin 2026, par
mai 2026
Je lis La Tectonique des Halles, de Guillaume Marie, en partie aux Halles, chez moi, dans les transports en commun et aux Abraxas. Pas vraiment dans le cœur postmoderniste de l’arène des Abraxas de Ricardo Bofill, à Noisy-le-Grand, qui sert de décor à des publicités et à des films comme Brazil et Hunger Games, mais dans le centre commercial des Arcades de Mont d’Est. Un lieu où l’on peut rester tout le jour sans voir le jour, ou presque ; ce n’est pas un véritable intestin, car il y a des verrières tout en haut. C’est un grand centre d’environ 80 boutiques avec un supermarché Carrefour sur deux étages. Le parking de Ludovic Maillard, avec ses rampes d’accès automobiles en double hélice, est aussi un décor de nombreux clips musicaux et films, comme Loin du périph, polar médiocre. Ce ventre commercial, ses quelques oloés aux wifis hasardeux, sont mes Halles locales.
Ma lecture est épisodique, comme l’écriture ; je lis dans un lieu ou un autre, je m’arrête selon les changements de train ou le refroidissement du café. C’est, je pense, ce que le livre appelle : une dérive de lecture, avec sa forme libre, fragmentée. Et ça me plaît forcément, je n’écris pas le Journal éclaté pour rien. Ma culture littéraire penche naturellement vers l’infraordinaire, agrémenté cependant de réflexions qui dépassent l’infraordinaire, mais sans être extraordinaire. Dirait-on, aujourd’hui, sur le modèle de « réalité augmentée », « l’infraordinaire Dirait-on, aujourd’hui, sur le modèle de « réalité augmentée », « l’infraordinaire augmenté » ? Un inordinaire, peut-être, exercice où excelle Guillaume Vissac, dans le journal d’écriture de son site Fuir est une pulsion.
Je poursuis cette liberté du fragment, de la dérive, de la déambulation sur des plaques plus ou moins glissantes, solides et dispersées. Au Père Tranquille d’abord, puis au Bon Pêcheur avec vue sur le Père Tranquille et les publicités Adidas du magasin de sport sous canopée, le hasard des lectures en cours me met entre les mains Les Misérables. Dans la première partie, il y a un chapitre d’énumérations et de descriptions courtes consacrées à l’année 1817, qui tranche de la narration et des portraits. Série des faits, de modes, de noms, de phénomènes propres à cette année-là, un collage de je me souviens :
En 1817, la mode engloutissait les petits garçons de quatre à six ans sous de vastes casquettes en cuir maroquiné à oreillons assez ressemblantes à des mitres d’esquimaux. L’armée française était vêtue de blanc, à l’autrichienne ; les régiments s’appelaient légions ; au lieu de chiffres ils portaient les noms des départements. Napoléon était à Sainte-Hélène, et, comme l’Angleterre lui refusait du drap vert, il faisait retourner ses vieux habits. En 1817, Pellegrini chantait, mademoiselle Bigottini dansait ; Potier régnait ; Odry n’existait pas encore. Madame Saqui succédait à Forioso. Il y avait encore des Prussiens en France. […] La duchesse de Duras lisait à trois ou quatre amis, dans son boudoir meublé d’X en satin bleu ciel, Ourika inédite. On grattait les N au Louvre. Le pont d’Austerlitz abdiquait et s’intitulait pont du Jardin du Roi, double énigme qui déguisait à la fois le pont d’Austerlitz et le jardin des Plantes.
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Chez moi, fenêtre ouverte, à la nuit tombante, puis tombée, j’entends le merle. Depuis quelques années, ma ville a réduit la luminosité des lampadaires pendant la nuit. Je ne sais pas si cela aide le merle à siffler à des heures de chant raisonnables, habituelles, prescrites par son code génétique et son instinct de siffleur. Page 43, j’apprends la disparition des moineaux parisiens, remplacés par les étourneaux, ces psychopompes passeurs de morts et de revenants, si l’on en croit le roman The Dark Half (La Part des ténèbres), de Stephen King, dans lequel les oiseaux ne font pas que passer les vivants dans le monde des morts, mais peuvent emprunter un chemin inverse… Ici, je pense à leurs nuées calamiteuses qui dévastent les cultures et se dévastent eux-mêmes puisque, tellement nombreux dans un seul arbre ils se marchent dessus, se picorent pour la meilleure place, renversent les plus faibles et les finissent à coups de bec et de griffes, laissant au petit matin les cadavres perforés au sol. Ils sont jusqu’à dix mille dans un arbre, à le briser (à Boulogne-sur-Mer, dans le quartier de la Liane, plusieurs sapins ont été abîmés, leurs branches cassées, les arbres partiellement déracinés ; il a fallu les couper pour éviter les accidents. Prouvons, et calculons, entre 60 et 100 g l’oiseau, on peut atteindre la tonne dans un seul maigre sapin). Le matin, donc, après avoir accompli leurs méfaits nocturnes, ils partent en nuée, murmuration de mort vers les champs voisins pour les saccager avant de revenir repeindre la ville de leurs fientes coupables. Bref, je n’aime pas beaucoup les étourneaux. Il reste des mignons moineaux, des accenteurs mouchetés, des mésanges tenaces et peut-être même quelques pouillots véloces à Noisy-le-Grand, mais très peu ; j’ai peur que leur disparition ne s’étende à toute la banlieue et ne vienne, par leur absence, offrir la place aux sinistres passereaux qui ravageraient alors mon pin parasol, mon ciel semi-nocturne, et m’emporteraient King seul sait où. Comment arrêter ça ?
Les villes dans l’écran, comme Zelda, le jeu vidéo créé par Shigeru Miyamoto et Takashi Tezuka, de Nintendo. Les jeux vidéo créent des villes, des labyrinthes de l’esprit. Shenmu et ses rencontres dans une ville ouverte, Half Life 2 et sa police politique dans une ville secrète et parfois souterraine, GTA 3 et ses degrés de liberté invraisemblables, Thief et ses recoins d’ombres ; et, dans certains jeux, on bâtit sa propre ville : Sim City, StarCraft… Anciens jeux que je ne peux plus « faire tourner ». Celui que je lis en ce moment (plus que je n’y joue, car le temps pour moi semble avoir disparu), c’est Mario Odyssey, sur Switch, emprunté à la médiathèque, dans lequel il y a toute cette lave souterraine qui gronde, mais ne menace jamais plus que les plateformes où le niveau se déroule. Dans cette version, grâce à un chapeau que l’on envoie sur eux, on peut contrôler certains ennemis, comme s’ils étaient possédés par Mario, qui profite alors de leurs capacités à voler, sauter, tirer des boulets de canon pour progresser dans le niveau. On prend possession de leur corps, de leurs sens ; expérience d’intersubjectivité.
Plus tard, c’est l’heure des chauves-souris. Leur vol vif, avec piqués et acrobaties, ressemble à celui des martinets, bien qu’elles se dirigent au biosonar. Les deux chassent les mêmes moustiques et moucherons, pour mon plus grand soulagement. Ces ressemblances sont singulières, un mammifère et un aviaire, dans leur envol, si similaires. Je me souviens de l’article de Thomas Nagel qui se demande quel effet cela fait d’être une chauve-souris ?, et je me demande quel effet cela fait à une chauve-souris de recevoir l’écho de mon corps dans sa cartographie interne. Nagel s’interroge sur la subjectivité des expériences quand celles-ci peuvent être totalement inaccessibles, comme celle du monde façonné dans le cerveau d’un chiroptère par l’écho de ses cris sur les bâtiments, arbres, obstacles et autres animaux. Écho transmis en stéréo aux deux oreilles, donc en relief, comme nous voyons avec nos deux yeux. Comment se représenter un monde 3D fait uniquement de sons ? Dans lequel les couleurs sont peut-être différentes qualités de bruits ?
Et qu’est-ce qu’un oiseau, dans l’esprit d’une chauve-souris ? Une sorte de congénère ou de collègue diurne ? Mais se croisent-il et elle vraiment, ou bien s’ignorent-ils ? Rien que l’écho d’une trace laissée entre les masses d’air ? Et qu’est-ce qu’un oiseau dans l’esprit d’un chien ? Qu’est-ce qu’un chien dans l’esprit d’un cheval ? Un cheval dans l’esprit d’une mouche ? Qu’est-ce que le rivage ou le ciel, dans l’esprit d’un dauphin ? Qu’est-ce qu’une maison, un immeuble, une ville humaine dans l’esprit d’une fourmi ? Qu’est-ce qu’une fourmi dans l’esprit d’une fourmilière ? Qu’est-ce une poussière pour une bactérie ? Je pourrais continuer jusqu’à l’infiniment petit comme ça… D’ailleurs, je l’ai fait : j’ai vu l’infiniment petit de la matière prouvé par le Grand collisionneur de particules en Suisse, j’ai vu les énergies du vide faire masse et créer ce qui n’était pas. J’ai vu les matrices de calcul permettant d’évaluer la mécanique quantique d’un électron. J’ai vu les bosons, les gluons et j’ai à peine deviné ce que pouvait être la nature de la masse qui fait que la matière, si pleine de rien, peut être touchée, en me demandant si tout cela était bien réel.
Les méandres insaisissables de l’univers ou de la ville, les questions de la biologie, de la cosmologie, de la sociologie, les architectures en ruine et les bâtiments imaginaires d’un jeu vidéo, tout, dans ce monde, est étrange, de plus en plus étrange à mesure qu’on l’explore et que les années passent ; je comprends de moins en moins, je m’inquiète de plus en plus, tout est bizarre, fragile et intriguant.
Enfin, parmi les lectures en cours, je lis cet alexandrin (au fait : j’en ai caché deux consécutifs dans ce texte) dans un poème extrait de Prendre la mer, 60 sonnets pour les boat people, de Sabine Huynh :
les étoiles s’éteindront. Plus rien à écrire.
Joachim Séné, pour Guillaume Marie
12 juin 2026 – Séminaire Écritures urbaines à La Ferme du Buisson


