Carnets de Correspondance.

Ve 25.8.89  

Ta lettre m’est bien parvenue, distribuée par un sous-off qui croit utile de passer chaque enveloppe sous son nez avant de la tendre à son destinataire, en quête d’une quelconque trace de parfum au vu des œillades complices, rires gras et réflexions douteuses qui accompagnent son geste. Autant te dire que je t’envie presque à lire le récit de ton déménagement : toi au moins as la chance de te situer du côté de la vie et peux la prendre à bras le corps. Depuis que je suis à Salon, j’ai l’impression d’être passé de « l’autre côté », seule expression qui me vienne à l’esprit — on perdrait presque l’usage du langage ici : « hop deux » qui rythme la marche, « section à mon commandement » et autres bouffonneries qu’il faut subir à longueur de journées — se rendre à chaque repas en section, accompagné d’un garde-chiourmes !... Vite fait de basculer de « l’autre côté », de sentir le vide qui croît au dedans, l’ennui qui ronge et la liberté oubliée... Fait significatif, je me suis mis éloigné sans rien dire aussitôt descendu du car qui nous a emmenés à la gare vendredi dernier, besoin d’être seul, m’éloigner des autres appelés et de ces conversations qui n’en sont pas, plaisanteries creuses et borborygmes. Plaisir de marcher seul, remonter l’avenue bordé de platanes, entendre les bruits de la ville, rejoindre le comptoir d’un bistrot, même si tout juste le temps de boire un demi sur le pouce avant d’aller prendre mon train. Sans doute aurais-je mieux fait d’accompagner les gars de ma chambrée au buffet de la gare plutôt que de jouer les snobs comme ils disent ! Mais être enfin seul, et me sentir libre... Et puis qu’importe : plus qu’une petite semaine encore à les côtoyer, les subir !

Passé le week-end dernier à Tarascon. Trop long de remonter en train jusqu’à Cholet. Et aucune envie de sacrifier à la traditionnelle séance de photos en uniforme !... Retrouvé l’auberge de jeunesse où j’avais séjourné avec Christophe il y a deux ans. Notre point de départ : deux semaines de marche jusqu’à Sisteron, via les Alpilles. Personne, cette fois, dans la salle commune, pour me demander d’où je venais et où j’allais, et ce en quelque langue que ce soit. Effet du crâne ras, et de voyager en solitaire, quasi sans bagage. À mon arrivée, le tenancier — le même qu’il y a deux ans — m’a expliqué presque en s’excusant qu’on demandait à chacun de participer à quelque tâche collective. Pas jugé bon de lui apprendre que je connaissais son établissement, amusé de constater sa méfiance : n’avait pas pris tant de précautions avec le randonneur chevelu ! Du coup, m’a installé dans une chambre à deux lits, sans voisin, plutôt qu’au dortoir. S’il savait à quel point il m’a fait plaisir ! Week-end passé à flâner, marcher sans but, traîner aux terrasses... Me suis senti terriblement spectateur de la vie, comme en stand-by !

Sinon, toujours autant de sport et toujours aussi difficile de lire : à peine lu la moitié du premier tome de L’idiot... Mais plus que jamais fin prêt pour la guerre : démontage et remontage du Famas chronométrés, cours sur l’utilisation des grenades à souffle ou à éclats — entendre un père de famille expliquer froidement que dans une pièce fermée, un cinéma par exemple, la grenade à souffle sera plus efficace — exercices de tir où brillent les chasseurs — et découvrir qu’ils en existent de mon âge, et même deux au sein de ma chambrée... Appris qu’en cas de conflit, je serais affecté — avec le grade de sous-lieutenant s’il vous plaît ! — à la garde d’un hangar contenant des avions, en compagnie de quelques soldats. Forcément repensé au Balcon en forêt... Mais si c’était le prix à payer pour rencontrer Mona dans la forêt, sous la pluie...

P.S. Je te ferai connaître ma nouvelle adresse dès que possible.

Ton jeune collègue

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Mots-clés

• Un balcon en forêt • route, trajet • Julien Gracq • armée • solitude • L’Idiot • Salon-de-Provence
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