Carnets de Correspondance.

Me. 20.09.89  

Cher Pierre,

l’année qui vient ne ressemblera en rien à ce que j’ai dû subir le mois dernier. Terminée la promiscuité : je dispose d’une chambre individuelle avec même le luxe d’un bureau. Je peux de nouveau m’isoler pour lire, ce qui change tout ! Il existe bien une salle télé — comment imaginer un lieu de vie sans la sacro-sainte lucarne ? — mais suffisamment éloignée dans le couloir pour qu’elle ne me dérange pas. Sans compter que je dispose de nouveau d’un peu de temps : ni cours ni CDI le mercredi, et week-ends libérés. Au regard d’une part du rythme auquel travaillent mes débutantes en latin, d’autre part de la taille des classes qui me sont confiées, préparation des cours et corrections ne devraient pas trop entamer mon capital de temps libre. Aussi ai-je écrit au prof qui a dirigé mon D.E.A. pour lui demander s’il accepterait de diriger mon doctorat de troisième cycle. Restera à définir le sujet avec précision, ce qui ne sera sans doute pas le plus simple... Côté lecture, enfin (!) terminé L’idiot, sentiment que laissent quelques rares bouquins qu’il faudra y revenir.

Le travail de documentaliste me convient assez bien, une de mes principales occupations consistant à lire la presse et à la "dépouiller" afin de constituer des dossiers documentaires à l’usage des élèves. Le décès de Simenon au début du mois a suscité pas mal de papiers sur le bonhomme. Rien lu de lui, mais abreuvé de Maigret avec Jean-Richard, un des rares programmes que mon père regardait jusqu’au bout sans s’endormir ! Est-ce parce qu’il a écrit autant que la presse s’intéresse plus à l’homme qu’à son œuvre ? Toujours ce goût pour ce qui sent le souffre : supposé antisémitisme, sexualité débridée... Autre point commun dans la plupart des articles, ce passage subreptice de l’admiration devant la prolixité et le succès au doute quant au caractère littéraire de sa production parce qu’appartenant à la littérature populaire... Ou comment porter au pinacle tout en assassinant. Diraient quoi de Balzac s’il mourait aujourd’hui ? En tout cas m’ont donné envie de le lire, c’est déjà ça !... Je me souviens l’avoir vu chez Pivot, c’était en 81 d’après les articles, tout môme alors : pigé quoi ? L’émission existe peut-être en cassette. Si jamais tu connaissais quelqu’un qui l’aurait enregistrée, je suis preneur.

Ce que tu écrivais dans ta lettre concernant le rangement de ta collection d’insectes m’a pas mal éclairé sur ma situation. Non que j’aie moi aussi à mettre de l’ordre après déménagement — je n’ai emmené avec moi que le strict nécessaire — mais cette année semble être la dernière étape avant l’entrée de plain-pied dans la "vie active"... Il serait temps que je mobilise mon énergie vers un but précis plutôt qu’entreprendre tout et n’importe quoi à la manière du collectionneur débutant capturant ce qui passe à sa portée, sans souci d’organiser sa quête, de se spécialiser. L’écriture de la thèse m’obligerait à une réflexion et une écriture dans la durée sur un seul et même sujet, ce qui vaudrait certainement mieux que les fragments épars que je laisse depuis cinq ou six ans dans mes carnets. Trop souvent l’impression de divaguer... Lu dans le Littré — sa présence au CDI est un grand bonheur ! — qu’en langage juridique le terme s’appliquait aussi bien aux animaux qu’aux fous... Charmant !

Dans l’attente de te lire,

Ton jeune collègue

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Mots-clés

• Échouboulains • enseignement • Bernard Pivot • Georges Simenon • insectes • L’Idiot • armée • L.-F. Céline
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