Carnets de Correspondance.

Me. 13.09.89  

Adieu Provence ! Retour en Ile-de-France... Me voici affecté à Échouboulains, Seine-et-Marne. Au milieu de nulle part ! J’ai bien cru ne jamais parvenir à trouver le patelin. Sur l’ordre de mission qu’on m’avait remis à Salon, la seule indication était de prendre le RER gare de Lyon. Mais sur les tableaux de départ, point d’Échouboulains. Pas même sur les grandes lignes. Heureusement qu’un agent de la S.N.C.F. a pris pitié du pauvre gars que j’étais après une bonne heure d’errance à travers la gare, sentiment de détresse aggravé par le peu d’enthousiasme que j’éprouvais à me balader en uniforme dans un lieu public... Je me suis retrouvé avec lui dans les coulisses de la station RER — dans les entrailles souterraines de la gare ! — l’ai suivi dans un bureau où sur un pan de mur était affichée la carte du réseau Paris-banlieue. Point d’Échouboulains... Vérification faite dans une espèce de gros annuaire où figuraient les gares du réseau, même mine déconfite... Il était donc possible qu’on m’ait affecté dans un lieu fantôme ? Et pourtant le gars lisait comme moi l’indication portée sur ma feuille de route : M.D.A., Échouboulains, départ gare de Lyon, desserte RER... Et pas un dans le bureau n’avait entendu parler du patelin ! C’est seulement après consultation d’une carte routière qu’a été levée l’énigme : il suffisait de suivre la ligne jusqu’à Montereau puis de faire par la route la dizaine de kilomètres qui restaient.

La M.D.A. en question n’est pas une base aérienne, mais un établissement scolaire. Le taxi qui m’y a conduit — la cerbère adjudante faisant office de secrétaire m’a d’emblée reproché de ne pas avoir appelé pour qu’un car de l’armée vienne me chercher à la gare ! — a cru bon de me présenter l’endroit : des gamines enfermées là à l’année et qui ne demandaient qu’une chose, s’en aller... la clôture autour du parc refaite deux ans auparavant mais rien que du pognon foutu en l’air, toujours deux ou trois fugueuses chaque année... mais lui ce qu’il en disait, hein !... était jamais allé voir à l’intérieur, parce que sans autorisation... c’était comme ça avec l’armée...

Il m’a déposé devant le portail. Au-dessus des deux battants, un blason en forme d’oiseau aux ailes déployées, avec sur son corps trois silhouettes de mouettes sur fond d’azur et un soleil levant dardant ses rayons. Jamais je n’aurais imaginé me retrouver dans un endroit pareil. Pas plus que je n’aurais cru, dans ma grande naïveté, qu’il en existe encore. Je vais tenter de le décrire. D’abord les lieux : un château 19ème, brique rose et pierre blanche, entouré d’un parc à la française, prolongé à l’arrière par des bois et un étang. C’est le domaine de l’administration militaire : capitaine et son secrétariat, infirmières, médecin. Proche de l’entrée, ce qu’ils appellent ici "l’annexe", de son vrai nom bâtiment Saint-Exupéry : l’annexe est en réalité le cœur de la boutique, avec salles de classe, réfectoire, secrétariat et bureau du proviseur — un civil —, internat et, sous les toits, les logements des appelés ayant un poste en rapport avec le fonctionnement de l’établissement scolaire. Dans les anciennes dépendances et écuries du château, logent et travaillent les appelés chargés de l’entretien du domaine. Tout au fond du parc, sur la partie mitoyenne avec le village, les bungalows où logent une bonne partie des sous-officiers affectés ici. Je n’ai pu que les apercevoir de loin, espace interdit aux appelés...

On a ici, comme tu le vois, un sens certain de la distinction sociale, de la fragmentation de l’espace en fonction du statut. Si tu savais cependant à quel point je suis soulagé d’avoir quitté Salon-de-Provence ! L’impression que je n’aurais pas tenu encore bien longtemps. Trop de promiscuité, et ces journées vides où pesait, toujours latente, la violence symbolique de types qui ne se posent jamais de questions, certains de leur bon droit et de leur bon sens... J’ai l’impression qu’ici au moins je serai tranquille : en deux semaines, j’ai pu constater que les occasions de rapports hiérarchiques avec des militaires pouvaient aisément être réduites au minimum. J’enseigne certes en uniforme — mais les gamines aussi le sont, même tissu bleu marine — suis devenu du jour au lendemain prof de latin — je tâcherai de toujours garder un chapitre d’avance sur les élèves ! — donne des cours de soutien en français et suis chargé le reste du temps de seconder la documentaliste, le tout pour 500 balles par mois, mais quel soulagement de ne plus avoir à marcher au pas et de ne plus entendre le verbe psychoter : terrible ce verbe que balancent les sous-off à longueur de journée envers tous ceux qui montrent réserve envers l’obéissance aveugle, lassitude devant la répétition absurde de gestes inutiles...

Mais tout ça est derrière moi. Ici, des gamines qui s’échelonnent de l’école élémentaire au lycée. Pupilles de l’armée de l’air selon la vocation du lieu — la boîte a été fondée en 42, après, si j’ai bien compris, une donation du domaine à l’État — , mais aussi, d’après la présentation du proviseur, familles éclatées, parents en poste à l’étranger... Les effectifs laisseraient rêveurs les collègues de l’an passé : parfois des classes de moins de dix élèves ! Côté collègues, des profs détachés auprès du ministère de la Défense. Peu de contacts jusqu’à présent.

Et toi ? Comment s’est passée la rentrée ? As-tu touché un bon emploi du temps ? Disposes-tu de plages suffisamment longues pour écrire ?

Bien à toi,

P.S. Ma nouvelle adresse :

2ème région aérienne

Institution de jeunes filles de la Maison Des Ailes

N°00742

77 830 Échouboulains

Ton jeune collègue

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Mots-clés

• Paris • enseignement • train • armée • Échouboulains
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