Carnets de Correspondance.

Je 20.07.1989  

Cher Pierre,

tu m’avais certes entretenu de ton goût pour la pêche, mais j’étais loin de t’imaginer à ce point « mordu » (!) : deux jours complets d’affilée… Pour ma part, je crois que je n’ai jamais eu assez de patience pour prendre goût à la pêche. C’est du moins ce qu’affirmait mon grand-père paternel après deux ou trois tentatives infructueuses. Je devais à quelque chose près avoir l’âge de Paul. Et désespérais d’emmêler les lignes plus qu’à mon tour… Me souviens encore de la sentence bougonne tombée en rangeant le matériel dans le coffre de la 2 CV : « Deux mains gauches ! » Jamais réessayé depuis.

Mais plutôt que de la patience, la pêche me semble avant tout réclamer de la persévérance : c’est, me semble-t-il, la même force obstinée que tu déploies pour guetter le poisson et mener à bien tes travaux d’écriture. S’installer au bord de la rivière comme on s’attable à la table de travail, sans jamais être sûr de rien, mais toujours y revenir, même après avoir essuyé l’échec. Persévérance qui, jusqu’à présent, m’a fait cruellement défaut concernant l’écriture.

J’ai, comme prévu, randonné une dizaine de jours en compagnie de Christophe : sentiers douaniers du G.R. 34, le long de la côte de granit rose, de Paimpol à Lannion. Côte magnifique (Christophe a peint quelques chouettes aquarelles), mais été particulièrement sensible à l’entre deux des abers. J’ai pris quelques notes – impressions, descriptions – mais comme toujours cette satanée question : pour en faire quoi ? Plaisir retrouvé de marcher dans la durée : étapes quotidiennes d’environ vingt kilomètres qui m’ont permis de ressentir ce que tu appelles si bien « une fatigue pure, bienheureuse ». Fatigue du corps qui fait taire la machine à gamberges, éloigne l’anxiété. Sans compter ce plaisir de la vie nomade, chaque matin plier la tente et lever le camp : non que le monde ait semblé davantage m’appartenir qu’à l’ordinaire, mais cette douce illusion de n’être plus retenu par aucune attache.

Départ dans un peu plus d’une semaine pour la base aérienne 701 à Salon-de-Provence… Je préfère ne pas y penser, mais tu te doutes bien que cette perspective m’angoisse terriblement ! En attendant, retrouvé la maison familiale et toutes ses pesanteurs. Repas à horaires fixes et seuls buts apparents des journées, babillage perpétuel et dès que la moindre tentative de lecture, être aussitôt sollicité pour répondre à une question ou donner un coup de mains… Sans doute ne faut-il rien espérer du retour dans une maison sans livres, et de surcroît située dans un tel environnement : au bout du jardin, la nationale saturée par les départs en vacances vers la côte vendéenne, et tout autour la zone commerciale qui semble s’étendre chaque année un peu plus, tentaculaire. Pas une fenêtre désormais qui ne donne sur une enseigne… D’où la désagréable impression de vivre dans une galerie marchande ! Mais tous deux ne bougeront plus d’ici : là que s’est passée leur vie, pour le meilleur et pour le pire.

En espérant ne t’avoir pas trop ennuyé,

P.S. : profite pleinement de ta dernière semaine aux Bordes.

Ton jeune collègue

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Mots-clés

• Bordes • Paul • pêche • Salon-de-Provence
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